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APPENDICE 9 |
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René
GUITTARD
152 Rue d'Hesdin
62270 FREVENT |
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8
AVRIL 1944
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MA
MERE EST ARRETEE
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A
sa mémoire.
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| "NINI" c'est Sidonie LEFEBVRE épouse GUITTARD qui, de 1919 à 1944, a tenu "L'Estaminet" du 33 de la Rue de Doullens à FREVENT. |
| Moi, son fils, René GUITTARD alias "Banjo" j'ai 21 ans et suis tout jeune marié lorsque, en Septembre 1942, par l'intermédiaire de ma jeune épouse, je suis contacté par Raymond HETROY dentiste à FREVENT pour entrer dans la "Résistance". Je m'engage dans cette grande épopée avec l'enthousiasme de la jeunesse. Dès le milieu de l'année 1943, je m'occupe, par le fait, hélas!, d'arrestations successives, d'importantes responsabilités dans le large et actif secteur de FREVENT, comme adjoint à Maurice BERTOUX alias "Le Marin" responsable du mouvement de résistance OCM, puis comme responsable de la filière évasion du réseau "Bordeaux-Loupiac" des Forces Françaises Combattantes. |
| La position du Ternois au centre du dispositif allemand d'implantation des rampes de V1 avait entraîné une importante activité aérienne alliée et une dure riposte de la DCA ennemie. A partir de Décembre 1943 il ne se passe guère de jours sans que nous assistions de près ou de loin à un bombardement et en contre partie à la chute de nombreux avions alliés. C'est ce qui explique l'intense activité en matière de récupération, d'aide et d'évasion des aviateurs alliés sauvés, soit par leur parachute, soit, plus rarement, par un difficile atterrissage sur le ventre: 53 aviateurs bénéficieront ainsi des activités du réseau. |
| Tout naturellement le "Café Guittard" devient in point de concentration important du secteur: boîte aux lettres, lieu de rencontre, lieu de rendez-vous, lieu de rassemblement. "Nini" s'acquitte de sa tache avec sa bonhomie coutumière se faisant de tous ces résistants, de véritables amis. Non seulement elle connaît tous les chefs de groupe du secteur, mais aussi les responsables départementaux et même le responsable régional, en l'occurrence Jean DELVALLEZ alias "Boulanger" ou "Menu" qui plusieurs fois, dans l'arrière salle du "bistrot" réunira tout l'"Etat-Major" du secteur pour distribuer les directives, organiser l'action clandestine et assurer la liaison avec les responsables voisins de la Somme. |
| En ces mois de Mars et Avril 1944, on prépare activement le débarquement des troupes alliées en France. Nous sommes tous persuadés, et les Alliés font tout pour cela, que le débarquement aura lieu sur les côtes du Pas de Calais ou de la Somme (Opération FORTITUDE). Les plans de sabotage des ponts routiers, des voies ferrées, des dépôts de carburant et de matériel militaire, sont mis au point et les "messages personnels" sont prêts. |
| Nous sommes tous impatients d'agir mais nous sommes aussi conscients que cela va déclancher une violente riposte de la Gestapo bien implantée dans la région. Il est donc évident que la présence d'une douzaine d'aviateurs alliés hébergés clandestinement depuis près d'un mois, à Frévent et dans les environs immédiats, constitue un gros risque en cas de perquisition. "Menu" est alerté. |
| Fin Mars 1944 au cours d'une réunion clandestine, au 33 de la Rue de Doullens, il m'annonce que des contacts ont été établis avec le réseau évasion et qu'on va rapidement s'occuper de l'acheminement des ces aviateurs vers la Grande-Bretagne via l'Espagne. Le message de contact sera: "Je viens de la part de Duval N° 315". J'en suis le seul détenteur pour le secteur. |
| Le 7 Avril 1944, vers 18 h, alors que, dans le café, beaucoup de consommateurs, à cette heure de sortie du travail, étanchent leur soif en commentant les dernières nouvelles des fronts russe et italien, un inconnu, installé au comptoir, s'adresse, a voix basse, à ma mère: |
"Puis-je voir Banjo ?
- Je regrette. Il n'est pas là.
- Pouvez vous le contacter rapidement, car "je viens de la part de Duval N° 315"
- Quoi? Je ne comprend pas, s'étonne Nini à qui, par un heureux oubli, j'ai négligé de communiquer ce message. "Banjo" ne sera là que dans une heure ou une heure et demie, poursuit-elle.
- Alors, vous lui remettrez ce petit papier. Je ne peux attendre. J'ai un autre rendez-vous et je dois rentrer à Arras pour organiser le voyage. Au revoir! Et surtout n'oubliez pas!" |
| Je passe au café vers 18h30. Nini me tend un feuillet détaché d'un carnet sur lequel je lis: "Je viens de la part de Duval N° 315. J'en prends 10, ici, demain matin 8 Avril entre 6h30 et 7 h". Je n'ai qu'à obéir et agir vite. |
| D'un côté, mon père avec Paul LEMAIRE, négociant fréventin en vins et spiritueux, au volant de son camion muni de l'Ausweis réglementaire, récupère les aviateurs dans le sud du secteur. Moi, avec la camionnette du "garage Mercier", elle aussi autorisée à circuler et conduite par Roger, le fils du garagiste, je rassemble ceux hébergés dans la partie Nord. A 9 heures, les 10 aviateurs anglais, américains, canadiens, néo-zélandais, sont regroupés, chez Nini, dans l'arrière cuisine: vérification des faux papiers, conseils de prudence et répartition des 10 aviateurs chez les "logeurs" fréventins pour y passer cette nuit du 7 au 8 Avril: 2 restent chez Nini, 2 vont chez Mme Alice COQUIDE, 2 chez Suzanne LOUIS, 2 chez Robert MONCOMBLE, et les 2 derniers chez le frère de Nini, Julien LEFEBVRE dont la fille Pierrette, alors âgée de 17 ans, a cédé son lit pour occuper une toute petite chambre au-dessus du café. |
| Le 8 Avril, dès 6 heures du matin, 8 des aviateurs sont regroupés dans la même arrière salle du café, les 2 aviateurs hébergés en face, chez Mme COQUIDE ne sortiront que pour être embarqués. Et c'est le dernier verre, avant de se quitter, grâce aux quelques bouteilles adroitement soustraites aux services du "Contrôle de Ravitaillement" par Paul LEMAIRE notre négociant en vins et spiritueux et obligeant transporteur. |
| A 6h40, un camion des "Etablissements Dreux" à ARRAS s'arrête en bordure du trottoir. Rapidement "le convoyeur" en descend. Du fond de sa cuisine où elle commence sa vaisselle, Nini le reconnaît comme l'homme de la veille. Il entre dans le café, s'adresse à mon père qui a déjà rassemblé les 8 aviateurs pour un embarquement rapide. |
"Bonjour! C'est prêt? Eh bien! vous avez fait du bon travail, lance-t-il.
- Voulez-vous boire quelque chose? propose mon père
- Non! je suis très pressé. Aidez moi à les embarquer!" |
| On baisse l'arrière du camion: 3 bancs sont installés; 8 aviateurs montent dans le camion. |
| "Il en manque 2" remarque le convoyeur s'apprêtant à refermer l'arrière du camion. A l'instant les 2 derniers sortis de chez Mme COQUIDE, arrivent à sa hauteur sans qu'il ait pu voir précisément de où ils venaient. Quelques secondes pour s'installer et le camion démarre, remontant la Rue de Doullens, emportant 10 aviateurs alliés animés par l'espoir de pouvoir bientôt reprendre le combat pour la Liberté. |
| Nini s'affaire alors à remettre en ordre la maison tandis que son mari profite de l'heure matinale pour aller donner un "coup de main" à Paul LEMAIRE afin de recharger le camion qui, la veille, dans la soirée, avait été déchargé de ses casiers et utilisé pour le transport des aviateurs. En une demi-heure tout est remis en place. A peine les derniers casiers sont-ils replacés que, tous deux voient, avec stupéfaction, le même camion des "Etablissements Dreux" précédé d'une "traction" avant noire, redescendre le Rue de Doullens à faible allure: Gestapo et Feldgendarmes s'arrêtent au 33, cernent immédiatement la maison. Quelques uns s'engouffrent dans le café, foncent vers la cuisine, surprenant Nini qui, vaisselle terminée, s'affaire à sa toilette. |
"Allez vite !, prenez quelques vêtements et objets personnels, on vous emmène, lance durement le soi-disant résistant du contact de la veille, en fait un agent de la Gestapo.
- Où est votre mari ? Où est "Banjo"?
- Je ne sais pas, je ne les ai pas vus depuis hier dans la soirée". |
| Sans aucun ménagement, les Allemands perquisitionnent toutes les pièces de la maison sans découvrir, heureusement, les cartes d'identité, les certificats de travail et de recensement, le cachet de la mairie de VAULX, utilisés pour la confection des faux-papiers et remisés dans une cachette soigneusement aménagée dans une des marches de l'escalier du grenier. |
Pierrette, durement tirée du lit par un Feldgendarme s'effondre en pleurs.
"Que fais-tu ici?
- Je travaille à l'usine et je couche ici. Est-ce que je peux m'habiller pour aller travailler? demande-t-elle en sanglotant.
- Allez ouste, dépêche toi!"
Ouf! Pierrette est libre. |
| Pour Nini l'affaire est plus grave. Rudoyée à plusieurs reprises, sauvagement bousculée et blessée au front à cause d'un choc violent contre une porte d'armoire provoquée par une poussée brutale alors qu'elle se penchait pour se munir de quelques effets, on la voit sortir, le visage ensanglanté, encadrée par 2 agents de la Gestapo pour être immédiatement emmenée dans la traction. |
"Et maintenant, indiquez nous le lieu de travail de votre mari?
- Le magasin de l'Entreprise "Routes et Bâtiments du Nord", Rue Briand, chuchote-t-elle". Sans aucune crainte cependant, puisqu 'elle sait pertinemment que mon père s'est rendu chez Monsieur Paul LEMAIRE. Il échappera ainsi miraculeusement à l'arrestation. |
| Immédiatement prévenu au 82 de la Rue de Doullens où, avec ma jeune épouse, nous demeurions à l'époque, nous rassemblons hâtivement tous les documents et pièces compromettantes et nous mettons hors d'atteinte de la Gestapo dans un lieu d'asile fréventin offrant une sécurité momentanée. Malgré les postes allemands bloquant toutes les issues de la ville, nous parviendrons tous les deux, vers 11 heures, à quitter Frévent, afin de rejoindre une "planque sûre" à Bouquemaison, camouflés à l'arrière du petit camion de notre beau-frère Joseph RAIMBAULT qui, après avoir réussi à sortir de la ville par un chemin détourné, ira jusqu'à monter à son côté 2 soldats allemands qui faisaient du stop. |
| Quant à Nini après avoir une nouvelle fois nié savoir où pouvaient se trouver son mari et son fils, elle retrouvera au camp allemand de Bonnières-Beauvoir les 10 aviateurs alliés. Tous embarqués, sous bonne garde, dans un même camion allemand, ils seront remis à la Gestapo lilloise et écroués dans le quartier allemand de la Prison de LOOS-les-LILLE. Immédiatement confrontés avec Nini, les 10 aviateurs prétendront absolument ne pas la connaître. Peu après, au cours d'un bombardement aérien de la prison, ils parviendront tous à s'échapper, plusieurs d'ente eux réussissant même à regagner les foyers qui les avaient accueillis. |
| Restée seule entre les mains de la Gestapo lilloise, Nini, au cours de 4 terribles interrogatoires résistera aux durs sévices physiques et moraux infligés par ses tortionnaires sans rien dévoiler de tout ce qu'elle connaissait des activités résistantes du secteur. Elle se bornera à un système de défense très simple, prenant même à témoin cet agent allemand qui s'était présenté au café et qui assistait aux interrogatoires. |
| "Je ne sais rien de tout cela. Depuis longtemps je ne m'occupe plus de ce que font mon mari et mon fils. J'ai bien assez à faire avec les clients à servir et la maison à entretenir. Ce "Monsieur" peut vous le dire: je n'ai rien compris à ce qu'il m'a raconté et je venais de me lever quand vos gendarmes m'ont arrêtée". Avec insistance la Gestapo essaiera vainement, malgré les moyens utilisés, de lui arracher l'adresse exacte de cette maison d'en face de où les 2 derniers aviateurs étaient sortis pour être embarqués. |
| Au cours du 4ème interrogatoire alors qu'épuisée, elle s'était laissé tomber, un coup de pied botté, peut-être un peu plus violent que les autres, fit éclater la cicatrice laissée par une opération subie quelques années auparavant consécutive à une grossesse extra-utérine. Envoyée à l'infirmerie elle fut alors remarquablement soignée par un chirurgien et une infirmière de l'antenne médicale allemande de la prison. |
| Convalescente, quelque peu "oubliée" à l'infirmerie par ses tortionnaires alors très préoccupés par la déroute de l'armée allemande en Normandie, Nini sera libérée peu de temps avant l'arrivée des troupes anglaises libératrices pour ne retrouver, au 33 de le Rue de Doullens à FREVENT qu'un amas de gravats de sa maison et de son "estaminet" détruits au cours des bombardements aériens de Juillet 1944. |
| Réinstallée dans le "grand baraquement provisoire" de la Place du Marché, Nini disparaîtra à 52 ans en 1950, victime d'un cancer du sein. Les coups reçus en 1944 n'y sont probablement pas étrangers. |
Merci maman! pour nous tous, et plus particulièrement pour ma femme et pour moi d'avoir pu te taire. |
A Frévent le 30 Avril 1984
René GUITTARD |
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